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Nostalgies dans le dédale de nos oreilles

Le Temps | Publié le 31.12.2014

La commémoration du centenaire de Saliha a quelque peu éclipsé d’autres dates importantes dans l’aventure de la musique tunisienne au vingtième siècle. En effet, l’année 2014 a aussi été celle du cinquantenaire de la disparition de KhémaisTarnane, l’un des grands maitres du malouf mort en 1964.

Cette année était également celle durant laquelle la Rachidia a eu 80 ans. L’Institut de la musique tunisienne a été fondé en 1934 et, depuis a constitué une véritable rampe de lancement pour les plus grands artistes de notre tradition musicale.

Quelle fut l’importance de Saliha et qu’est-ce qui fit sa notoriété ? Comment Khémais Tarnane est-il parvenu à imposer un nouveau style musical dans un environnement alors dominé par la musique populaire ? De quelle manière le parcours de la Rachidia s’apparente-t-il à une refondation de la scène musicale en Tunisie ?

Nous tenterons de répondre à ces questions en évoquant tous ces artistes et en dressant un tableau vivant de leur époque, leurs rêves et leurs créations. Car dans le dédale de nos oreilles, ils continuent à chanter et nous dire la formidable odyssée de la musique tunisienne depuis le fondateur Ahmed El Wafi…

 Khémais Tarnane, une charnière entre deux époques

C’est toujours dans ces moments-là, lorsqu’on sent l’opacité du ciel s’alléger peu à peu qu’émerge un musicien qui, rassemblant les leçons du passé ose une œuvre qui pour longtemps demeure une charnière.

Aussi fasciné par cette musique andalouse surgie de très loin qu’il était séduit par les adwars égyptiens distillés par les phonographes, Khemaïs Tarnane, habité par le rêve, va, à son tour, tisser un univers de sonorités, une invitation au voyage, fondée plus sur les sortilèges du malouf que sur les certitudes de la tradition.

Quête essentielle d’un musicien, d’un nécessaire musicien sans lequel le sel de notre terre s’affadirait… Dès lors, Tarnane avance vers ses origines, se découvre soi-même : sa musique surgie du néant fonde une nouvelle lignée. Maître parmi les maîtres, il peut être considéré à la fois comme le dépositaire de tout ce qui l’a précédé et comme l’inventeur le plus audacieux de notre musique. Tantôt canal tranquille, tantôt torrent bouillonnant, Tarnane métamorphose le luth en frissons qui s’écrivent sur la peau comme une brûlure romantique. Chaque époque joue avec ses frissons…

Au-delà de l’écume du vécu, Khemaïs Tarnane n’est pas une simple tache sur le silence. Chez lui, tout converge vers une hantise qui se traduit par une palpitation générale, sa respiration… La musique.

Destins regroupés par les hasards miraculeux qui colorent une vie, ils formaient alors, à eux quatre, une île parfaite : Khemaïs Tarnane, né bizertin, mais monté faire fortune à Tunis ; Mustapha Sfar, lui, venait de bâtir la Rachidia dans sa tête ; Mohamed Triki était l’un des rares à avoir incrusté la notation musicale dans sa mémoire et Chafia Rochdi qui n’hésitera pas à défricher l’avenir en leur compagnie. Et dans un grondement d’envol, la boucle jaillissante de la Rachidia se dessinait.

Pendant que l’arbre fabuleux de la musique plonge ses racines dans le sol, Tarnane forme à lui seul une île étrange. Le beau bizertin est loin de ses premiers concerts au café Zamaro, près de Sidi Béchir, lorsqu’il jouait des chansonnettes. Reflet de son âme, de sa vie, le malouf revivait enfin…

Dès son enfance, la vague de la musique a emporté Tarnane. Ce sera une longue marche qui le mènera au premier congrès de musique au Caire ; il ira auparavant à Berlin enregistrer le fruit de ses recherches musicales. Derrière les apparences, Tarnane était un esprit qui cherchait inlassablement le grand accord avec l’Andalousie. Baroque et sensuel, il n’oubliait pas la Grenade nasride ; il en captait le souffle initiateur, il était de ceux qui ont mis le cap sur la lumière, cette lumière d’au-delà la lumière du Maghreb.

Fidèle au mouwachaw, il composera une nouvelle nouba et bouleversera le monde du luth tunisien. Respecté par les musiciens et les chanteurs qui l’entouraient, il continuait peu avant sa mort, à faire répéter l’orchestre de la Rachidia.

Khemaïs Tarnane s’est éteint en 1964, entrant dans la légende, intouchable à jamais, son histoire close sur elle-même comme une huître merveilleuse.

Le destin lumineux de la Rachidia

Aujourd’hui l’œuvre des siècles est là. Fantastique rempart contre l’oubli, rassurante et imposante montagne de papier, de croches, de mots, de rêves et d’espoirs qu’on voudrait, comme ses compilateurs, savoir gravir sans tomber.

Fondée en 1934 par Mustapha Sfar, la Rachidia (nommée ainsi en hommage à Rachid Bey, un musicophile éclairé) s’est donné pour mission de sauvegarder la musique tunisienne atteinte de grivoiserie et d’amnésie.

L’Andalousie, nous l’avons tous appris un jour ou l’autre est la mère d’une bonne partie de notre patrimoine musical. D’abord parce qu’elle est Zyriab. Quand bien même ne resterait-il que ce dernier, rien de cette certitude ne serait entamé. Pour nous, la naissance de la beauté a un pays, l’Andalousie, sa poésie, son architecture : gages suffisants dans la quête du sublime.

Il fallait que cela arrive. En deux décennies, la Rachidia entamera des recherches dans toutes les directions qui aboutiront à reconstituer scrupuleusement un héritage en sursis. Il faut sans doute admirer la passion avec laquelle des hommes ont voulu ressusciter un art. Sans eux, rien de ce qui s’est composé à travers les siècles n’aurait vu le jour…

Pourtant, les Rachidiens se sont gardés de mettre sens dessus-dessous l’héritage. Ils en ont soigneusement conservé l’époque et la forme. Khemaïs Tarnane ou Mohamed Triki l’ont inscrit et ont maintenu une sorte de zone neutre : l’espace de la convention.

Ainsi ce qu’a d’abord joué la Rachidia, c’est précisément la convention, son caractère presque algébrique, la savante combinaison des récitals, des airs, des ensembles. Toutefois, paroliers et compositeurs ne voulaient pas s’en tenir là. Derrière la façade de la convention, derrière l’apparat d’une cérémonie, ils voulaient aussi partager l’honneur du rideau en retrouvant au-delà de l’ordre musical, le désordre même de la passion, des désirs qui s’entrecroisent et se confondent.

 Taht Essour et Asker Ellil

Et alors se développa une étrange aventure, une « kermesse héroïque dont Bab Souika fut le lieu d’effervescence et Taht Essour l’air du temps, un je ne sais quoi dans l’air du temps.

Sur les scènes, ce siècle avait trente ans. C’était l’ère de Habiba Messika. Chafia Rochdi, Saliha et les autres. Désormais, plus rien ne serait comme avant…

A quoi reconnaît-on les stars ? A leurs chiffons magiques ! La petite robe noire de Chafia, le fourreau en velours de Habiba, la mousseline blanche de Fadhila Khitmi : symboles d’une musique qui n’existe pas vraiment sans les regards qu’elle attire et ceux qu’elle porte sur une société puritaine et méfiante. Attitude simple à traduire qui signifie qu’il n’est plus temps d’attendre…

Décadents, snobs, dandies, esthètes raffinés, esprits pétillants s’avancèrent sur le devant de la scène dans un faste de fantaisies, sur un fond d’incertitudes. Attirées par ce tumulte euphorique, elles furent nombreuses avec leurs folles audaces, leurs jeux exquis, leur désinvolture qui est la pudeur du désespoir, à brandir l’étendard de la liberté. A chacune sa voie et… liberté pour tous !

Ainsi, Saliha, Douagi, la Rachidia, Taht Essour, Asker Ellil, petits morceaux de photos jaunies tombées du grenier de nos mémoires… Les redécouvrir, c’est chercher un peu…

Les Divas des années trente

Dans les journaux d’alors, leurs noms reviennent sans cesse. Saliha, Chafia, Fathia Khaïri, Fadhila Khitmi, Hassiba Rochdi ont brassé aux quatre coins de Tunis des centaines de chansons dont la majorité est entrée dans la postérité, rengaines haletantes qui nous réapprennent, en dépit du temps qui grignote le caractère incisif d’une aventure, le vertige. Elles sont toutes là à chanter l’amour, l’amour, encore l’amour. Toutes, nous les croisons dans nos moments de rêverie, étrange et fascinante cohorte née de la chanson qu’elles envahissent pour notre plaisir.

La poésie de l’enfance, sa sensualité, sa pudeur contenue telle que ChafiaRochdi la chante…

La voix multiple, religieuse, complice et véritablement neuve de Saliha, cette enfant du Kef aux traits creusés comme sculptés dans le visage…

Les odeurs, les couleurs, les visages anodins, et les cœurs secrets dont Fathia Khaïri a nourri l’intensité d’une vie passionnée…

Les chansons brûlantes, rapides et insolentes de Hassiba Rochdi qui se diluent dans le silence comme pour mieux submerger les mots.

Fadhila Khitmi qui réinvente des œuvres que tous croyaient connaître. A peine si l’on se souvient que la chanson n’est qu’une des flèches de son arc-en-ciel…

Divas des années trente : quelques images gravées dans le regard, quelques airs inscrits dans la mémoire. Des chansons syllabes, qui roulent et geignent comme les vagues de la mer, mais avec l’intensité de la passion, la frénésie de l’espérance… Non, nos divas ne sont pas mortes puisque nous vivons.

La voix sublime de Saliha

Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui serait advenu de Saliha si elle était encore parmi nous. Quel aspect de son personnage aurait pris le dessus ? La femme angoissée ou bien l’éternelle enfant à la voix sensuelle et tendre ? Je crois qu’il est heureux que nous n’ayons pas de réponse et que nous puissions continuer à la rêver.

D’où vient-il cet amour posthume ? De son talent exceptionnel, de sa vie sentimentale ou de son enfance malheureuse ? Saliha, de son vrai nom Salouha Ben Abdelhafidh, avait cette qualité rare d’être émouvante. Au-delà du caractère dramatique de la maladie qui l’emporta à quarante-quatre ans, son souvenir et son image n’ont cessé de se recomposer, de s’enrichir, de se transfigurer pour atteindre une sorte d’innocence native.

Tour à tour, hiératique, flamboyante et ingénue, Saliha occupe une place privilégiée aussi bien au panthéon de la Rachidia que dans la mémoire fascinée des Tunisiens. Saliha, photographiée, peinte, multipliée, mais si peu vue. Saliha, part fragile de nous-même, tellement entendue, mais trop peu écoutée, confondue à une ambiance rétro, sans que ne se révèle la profonde vibration d’une voix qui fait trembler.

Car Saliha était une Voix. Voix ondulante avec soudain des creux profonds et chauds, des raucités saoûles. Voix chantée qui lui ouvrait le corps, dévoilant sa nudité. Car la vraie nudité du corps n’est pas cette apparence de peau mais ce profond des muqueuses qui se révèle dans la voix, cet intérieur du corps retourné comme un gant dans le chant et qui s’exhibe dans la plus totale impudeur pour faire entendre les secousses intimes d’une émotion, d’un désir, d’un sentiment.  Le rythme s’accorde alors à la mélopée du sang. Ecouter Saliha dans un chant aroubi : c’est l’apparence qui se défait, se dévêt pour faire entendre comme une caresse venue du dessous des nerfs. Et sa voix qui montait parfois jusqu’à se casser comme un corps fracturé, ouvert sur ses secrets.

Saliha, le contraire d’une voix ronde, sans érotisme, sans ombre, sans trouble

Parce qu’elle utilisait le souffle pour déployer ce timbre en soi peu coloré et qu’elle le modelait comme une glaise, comme une bulle, caressée, doucement enflée.

Parce qu’elle savait aussi intégrer les inflexions du parlé dans le chant, ces manières de suspendre la mélodie comme pour s’adresser en particulier à chacun, se couler dans l’oreille extasiée.

A force de faire tourner la tête aux hommes, Saliha perdit la sienne. Et tout se passe à présent comme si le mythe était parvenu à maturité. Car, Saliha, aujourd’hui, qui est-ce ? Une statue mythique montée sur le piédestal de l’Histoire ou un produit pervers du puritanisme de l’époque ?

Saliha est née en 1914 près du Kef… Elle mourut le 26 novembre 1958… Ainsi commence et finit une biographie loin d’être achevée…

Hatem BOURIAL





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